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 Saltarello crépusculaire

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MessageSujet: Saltarello crépusculaire   Ven 16 Aoû - 14:51




27 octobre 802
Saltarello crépusculaire
"Et mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie"
  • Nom des participants : Mélisande de Séverac, Maximilien de Séverac
  • Statut du sujet : Privé
  • Date : 27 octobre 802
  • Moment de la journée & météo : Jour déclinant, nuages et vent du nord
  • Saison 2, chapitre 1



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MessageSujet: Re: Saltarello crépusculaire   Ven 16 Aoû - 14:51

A l'orée de l'hiver, le monde change, toujours un peu. Un lent sommeil, et le froid qui s'en vient. Les flamboyantes couleurs de l'automne, peu à peu effacées, perdues, emportées dans la grisaille. Tout se fige un peu, les paysans fatigués s'en vont dans leurs demeures se reposer, fourbus, de la longueur des moissons et des travaux de l'été à son crépuscule. Les voyageurs cessent d'arpenter les routes et les nouvelles se taisent, et ne résonnent plus alors que la langueur monotone des bises lointaines venues de profonds et lointains gouffre où le vieil hiver couronné de givre hérissé se cache des mois durant. Dans peu de temps, déjà, il allait reprendre sa houlette noire et mener sur les routes du ciel les lourdes nuées aux ventre gonflés de flocons drus, et couvrir la terre en sommeil de lourds édredons de glace poudrée, comme pour mieux veiller sur tout ce qui, en stase, attendait dans le ventre des campagnes pour éclore à nouveau au printemps. Chaque hiver que l'on passe, c'est mourir un peu plus.
Les rues s'étaient vidées de leur agitation coutumière, déjà. On se hâtait, le dos courbé sous le vent froid, vers des lieux plus propices au repos, vers les feux ardents qui faisaient fumer les cheminées des maisons frileusement groupées les unes contre les autres. Les plaies du désastre se pansaient lentement, mais elles se voyaient encore, ça et là, comme des blessures à peine refermées, encore si douloureuses parfois... Et les ruines, comme un gouffre, hantées de souffles étranges, de corbeaux avides et de vagabonds aux visages hâves, les ruines béaient en silence comme une gorge ouverte sur un cri muet. On y avait vu errer nombre d'étranges gens, et de noirs pèlerinages de veuves et de veufs, d'orphelins et de parents éperdus. Et un homme, encore, venait chaque jour s'y asseoir en silence, reposant son grave visage à l'ombre des nobles vestiges du palais effondré. Longtemps parfois il restait, courbé comme un arbre vénérable, et y reposait les sombres troubles de son esprit tourmenté. Parfois on pouvait l'y entrevoir, aux moments de la journée où le jour et la nuit se confondent, comme un spectre qui venait se recueillir auprès de quelques souvenirs perdus. Dans le gris de ces moments incertains, il ressemblait parfois à quelque ancienne statue de jadis, à celle d'un de ces rois anciens aux visages érodés et malmenés par le temps, le regard lointain, perdu dans les vestiges de merveilles que lui seul pouvait entrevoir.

Oh, noble vieillard, déjà courbé sous le fardeau des ans... Mais il était un poids plus grand encore que celui de l'âge, que l'on peut parfois éloigner plus et plus encore à force de bons soins et de bonne vie. Il y avait autre chose, plus pesant, plus terrible encore, et c'était le doute, et le chagrin insaisissable qui blanchissait déjà le haut front du comte. Et il venait, ici, chaque jour, contempler de ses yeux secs ces vestiges qui représentaient mieux que toute autre chose ce qu'était devenue son existence: un naufrage, et la victoire prenait chaque jour un peu plus l'amer goût d'un prix bien trop grand pour avoir vu l'empire de son ennemi jeté à bas par l'ancienne magie. Pas un son, pas un souffle, pas un mot n'était venu soulager la peine d'un vieux père, pas un murmure pour raviver l'espoir dans un coeur trop las d'attendre et de s'affliger. Alors, en pénitence, pour se punir lui-même de n'avoir rien pu faire contre cela, il venait, chaque jour à l'aube ou au soir tombant, il venait et s'asseyait sur les marbres déjà usés. Peut-être l'un de ses enfants gisait, en poussière et en cendres, dans ce vaste tombeau chaotique. Il y avait quelque chose d'incongru dans ces ruines, trop neuves, trop récentes, leur terrible réalité pas encore adoucie par les voiles mélancolique du temps qui passe, des mousses en parure d'émeraudes, de la poussière des ans qui recouvre, inlassablement, les restes de ce qui avait été. Il n'y avait rien de propice à la rêverie d'un promeneur avide de romantisme et de nostalgie des grandeurs passées, non, pas encore, pas tant que tous ceux qui avaient été témoins de cela, que tous ceux qui avaient perdu quelqu'un, n'étaient à leur tour morts et enterrés. Pour l'heure, pas de repos pour les âmes en peine qui souffraient ici bas, pas d'oubli, non, pas encore. Les années viendraient, les colonnes tomberaient en poussière et peut-être que quelque poète s'attarderait enfin à composer une poignées de vers troublants sur la noble et triste beauté de ce lieu désolé...

Maximilien leva un regard morne vers le ciel incertain, battant la mèche de son briquet pour allumer sa pipe. Les nuages s'effilochaient dans le vent froid, laissaient transparaître de temps à autre la lumière déclinante d'un pâle crépuscule. Les ombres s'allongeaient, profondes, et le jour déjà déclinant s'en allait dans un soupir. Écartant les pans de son lourd manteau dont il gardait le capuchon baissé sur son front las, il posa sur ses genoux le ventre renflé d'un luth qu'il avait négocié à un prêteur sur gage qui n'en savait que faire. Lentement, ses longs doigts noueux glissèrent sur les cordes, manipulant les clefs de l'instrument avec une dextérité qui trahissait une longue expérience. Cela faisait bien longtemps qu'il ne s'était senti d'humeur à jouer, mais quelque chose lui semblait approprié, soudain. Il se souriait à lui-même, songeant à de plus heureux temps où chaque jour allait avec son lot de chants et de poésie, à Séverac. Il passa un long moment à accorder l'instrument, et puis, lorsque le son lui sembla convenable, il en tira une courte mélodie chatoyante, dont les accords mélodieux se perdirent comme un soupir parmi les pierres. Doucement, très, doucement, il joua, à peine audible dans le profond silence. Comme si le mutisme de tout ce qui l'entourait étouffait chaque son, comme si les gémissements du vents étaient la seule musique appropriée à ce lieu.
Les notes égrenées étaient celles d'une vieille chanson cielsombroise, de celles que l'on connait sans en savoir le nom, parce que c'est comme si elles avaient toujours été, de toute éternité. Maximilien la jouait souvent à ses enfants et elle, plus que toute autre, revêtait une saveur particulière, celle des jours enfuis où le printemps fleurissait dans sa demeure et que nul chagrin ne durait plus longtemps qu'un soupir. Timide et discrète, la musique s'envolait dans la brise froide, et se mêlait à ses pleurs qui rendaient la ritournelle plus triste qu'un chant de deuil. Ah, soupirait-elle en se glissant d'un souffle vif dans les aspérités de la pierre, ah, se lamentait-elle d'un refrain d'une gaieté funèbre en s'enroulant autour des fûts des colonnes qui se dressaient comme une mâchoire édentée... Ah, murmurait-elle doucement d'une modulation aiguë contre les arêtes des murs écroulés, ah, que la vie est brève, et que les jours de malheur sont longs à l'ombre des souvenirs... Longues nuits sans sommeil, longs jours de veille vigilante, longues heures à attendre, espérer, désespérer tour à tour. A quoi bon, à la toute fin? Le Destin joue avec ses pions, et semble parfois se plaire à ses jeux et ses tours, à inventer mille histoires tragiques, si tristes, et si belles à la fois lorsqu'on les observe de loin... Parfois, c'était comme si la Fatalité s'amusait à voir l'humanité de débattre dans les scénarios qu'elle invente pour son propre divertissement morbide.

Laissant quelques notes dernières s'évanouir dans le vent, Maximilien se dit qu'un jour, peut-être, les infortunes des siens feraient de bonnes histoires, de celles où l'on pleure et l'on espère, jusqu'à la toute fin. Peut-être qu'un jour, un barde viendrait s'asseoir ici même dans ces ruines rendues à la beauté triste des verdures rampantes et à la mélancolie douce propre à ces lieux, et chanterait l'histoire des enfants de Séverac et de leur triste trépas...

Un pas léger sur les gravats tira le comte de sa rêverie de promeneur solitaire. Il gratta quelques cordes à son luth, et ne leva pas même les yeux sur celui qui s'en venait vers lui. Quelques nuages de fumée grise l'enveloppaient et se diluaient dans le vent, l'enveloppant de l'odeur âcre des herbes qui y brûlaient. Une feuille pour apaiser le chagrin, une feuille pour la paix de l'esprit, trois pour les inconsolables.

-Passe ton chemin, lança-il d'un ton absent. Je n'ai que faire de ta compagnie, et je n'ai rien de valeur qui puisse te servir.

Ce disant, il ôta de sa bouche sa vieille pipe et de sa bouche s'échappa un long filet de vapeur dansante qui s'évanouit dans les ombres du capuchon.
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MessageSujet: Re: Saltarello crépusculaire   Lun 19 Aoû - 17:09

Il est des songes qui laissent en soi un souvenir indéfinissable mais impérissable, que l'on choie et que l'on aimerait conserver pour toujours auprès de soi. Il est des songes qualifiables de havre de paix, ou rien ne viendrait troubler le silence d'une âme en quête de repos. Il est des songes qui rappellent au bon souvenir des moments de joie et de rires. Des songes pour lesquels on ne souhaiterait jamais se réveiller, tant leur enceinte est chaude et confortable.

Le paysage, annonçant l'hiver, perdait les belles couleurs apparues au printemps et qui avaient perduré durant l'été. Seules subsistaient des plantes peu enclines à se plier à la rigueur de l'hiver à venir, défiant le vent mordant qui tentait de les faire ployer sous sa force, se tenant droite et clamant qu'elles ne se laisseraient pas submerger par le doux manteau neigeux qui ne manquerait pas de vouloir les recouvrir.

Mélisande était l'une de ces fleurs, fragiles mais que la volonté immense et insoupçonnée rendait plus que forte. Dans ce jour déclinant, alors que la nuit prenait ses quartiers, assombrissant un tableau déjà peu lumineux, la jeune femme avançait, flamboyante dans ses habits rappelant l'Erebienne qui sommeillait en elle, au profit de la Cielsombroise qu'elle avait toujours montrée. Dans l'univers gris de ses pensées et alors que le froid mordant l'assaillait, sa tenue maintenait pour un instant fugace l'illusion que le jour n'allait guère céder sa place. Elle y puisait le courage d'avancer, ce dernier alimenté par le songe dans lequel elle avait parlé à Mélusine, comme si elle était là avec elle, lui insufflant le courage dont elle avait besoin.

Elle avait hésité à retourner à Lorgol, peu certaine de supporter de recommencer une incessante recherche de sa soeur, qui aurait fatalement pu succomber à des blessures dont Mélisande ignorait tout. Elle la savait avoir séjourné à Sinsarelle, c'était d'ailleurs la cause de son retour à Lorgol où elle s'était rendue d'après ses serviteurs,  mais entre temps, n'importe quoi aurait pu arriver.

Elle déambulait donc dans les rues de Lorgol, un chameau qu'elle avait capturé avec l'aide d'une tribu du désert en main, dont les sabots claquaient presque en rythme sur le sol. Ses pensées tourbillonnaient, de la peine qu'elle avait du infliger à Melsant en partant de nuit sans un mot et de la culpabilité qu'elle ressentait, à l'inquiétude pour Mélusine qui l'obsédait, en passant par Melbren probablement fauché lors de la chute de l'Académie et par la peine que devaient sentir ses parents isolés.

Concentrée ainsi, Mélisande s'était laissée guider inconsciemment par cette musique qu'elle aurait reconnue entre mille, si elle avait été plus attentive. Elle n'avait pas non plus reconnu la voix de l'homme qui se situait non loin d'elle, surprise lorsqu'elle l'entendit.

« N'ayez crainte monsieur, je poursuis mon chemin. Je ne suis qu'une âme errante, nullement désireuse de troubler la paix d'un homme. De plus, mon chameau a besoin de boire et manger, avant que je ne reprenne ma quête... »

D'un léger signe de tête, la jeune femme commença à s'éloigner.

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MessageSujet: Re: Saltarello crépusculaire   Mer 21 Aoû - 11:35

Spoiler:
 

Maximilien allait laisser l'inconnue s'en repartir comme elle était venue, quant quelque chose le frappa, comme un gifle. Ce ton, cette voix... Juste quelques phrases, à peine quelques mots, tellement peu, et pourtant. Il se redressa soudain, comme piqué au vif par quelque chose. Il leva les yeux sur la femme qui s'était avancée vers lui et dont le pas léger avait à peine dérangé les gravats et la poussière sous elle. Et si ce pouvait être elle? Un émoi soudain fit pâlir le comte qui se releva lentement, comme s'il n'y avait plus une goutte de sang dans ses veines, comme si soudain il était vide, et sans forces, épuisé par ce trouble soudain qui lui faisait perdre le souffle. Sa main trembla en ôtant la pipe de sa bouche, et il resta immobile un instant, comme frappé au coeur.

Il se rappela les paroles de la dame Freyja, à l'auberge. Une femme, et un chameau d'Erebor. Et si ce pouvait être elle? Cela faisait des années qu'il n'avait vu le visage de ses enfants, à en oublier presque le son de leur voix, à un âge où l'on change bien plus encore qu'on ne peut le songer. Il ferma les yeux un instant, une fois, deux fois. De ses lèvres s'éleva un filet de fumée grise et, tentant de maîtriser le tremblement de ses mains, il posa délicatement son instrument sur la pierre où il s'était assis. D'un geste, il fit glisser sa capuche en arrière, révélant son visage las et ses yeux cernés. Son regard n'avait rien perdu de son acuité coutumière mais il était voilé d'une obscure tristesse, érodé par le souci constant de la survie de sa progéniture, et son visage s'était creusé de rides nouvelles. Pour l'heure, il tâchait de ne rien montrer de ce qui lui avait prit le coeur dans un étau, par pudeur encore, puis, ce n'était peut-être rien du tout, juste une évocation, juste un murmure qui l'avait faite ressembler à la voix de son enfant. C'était arrivé, déjà; une fois, cent fois il s'était retourné sur quelqu'un dans la rue, avait sursauté à un mot, à un regard, croyant chaque fois retrouver ceux qu'il cherchait encore et encore. Déjà, elle s'était détournée et s'éloignait et il se hâta sur ses pas, et tendit la main vers elle pour l'arrêter d'un geste qui se figea juste avant de la toucher.

-Attends!

Sa voix avait résonné peut-être un peu plus fort qu'il ne l'aurait souhaité, trahissant quelque chose, un émoi vif et profond.
Il baissa d'un ton, espérant ne pas faire fuir plus encore sa mystérieuse spectatrice, sachant qu'on le prendrait sans nul doute pour un vieux fou à agir ainsi.

-Ta voix m'est familière... Je connais ce son.

Il y avait dans ses paroles comme un aveu, un espoir en sommeil, quelque chose prêt à éclore et il n'aurait suffi que d'un mot de sa part pour qu'il s'épanouisse. Le comte s'écarta un peu, ôtant sa main qui avait presque effleuré le bras de l'inconnue, sans parvenir cacher le trouble, dans sa voix.

-Parles, je t'en conjure, reprit-il d'un ton pressant, renonçant à faire bonne figure. Pourquoi est-tu ici? Quel est ton nom?

Maximilien n'osait formuler le nom qu'il espérait entendre dans son esprit. Il semblait tout entier suspendu, souffle, corps et âme à la réponse de cette femme, à son visage qu'elle détournait encore, et à ses yeux. Mais le saurait-il seulement si c'était elle? Saurait-il seulement voir au travers du passage des années pour trouver dans un visage de femme celle qui avait été son enfant? On dit parfois que les pères et mères savent d'instinct reconnaître leurs enfants, fussent-ils changés au point de n'être en rien semblables à ceux qu'ils ont connu un jour. Il espérait de tout coeur que ce fut vrai, il espérait que ce puisse être elle, enfin.

Il sentait presque ses jambes se dérober sous lui, bien que cette émotivité soudaine puisse sembler d'une totale inconvenance pour un homme de son rang et de son âge. En cet instant toutefois, plus rien de ce qui pût être respectable ou de bon aloi n'avait la moindre importance, alors même qu'il était si proche de ce qu'il avait tant et tant attendu. Une supplique silencieuse tordait son regard, et déjà, quelque chose se profilait dans son esprit. Pourquoi serait-elle venue ici? Elle avait fui, pour autant qu'il le sache; les rumeurs disaient qu'elle s'était enfuie, peut-être avec Melsant. Et où était son fils, alors, si elle était ici? Était-il avec elle? Pourquoi ne s'était-il pas montré à ses côtés, pourquoi était-elle seule? Il y avait tant et tant de monde encore, et ils venaient de tous les duchés. Peut-être ne tourmentait-il qu'une érébienne seulement venue se recueillir à l'endroit où l'un de ses proches avait péri? Le doute, comme une eau glacée et insidieuse, s'infiltrait en lui, faisait vaciller, déjà, le peu d'espoir qui avait pu s'élever au son de sa voix. Peut-être ne cherchait-il à la toute fin qu'un fantôme et qu'il finirait le reste de ses jours à guetter sur chaque visage le spectre de ses enfants, à sursauter au moindre souvenir que tant d'inconnus pouvaient réveiller... Peut-être que tout cela était vain, en réalité. Que la Fatalité devait s'amuser à contempler la souffrance du monde, et les infortunes dont elle accablait les lignées!
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MessageSujet: Re: Saltarello crépusculaire   Jeu 22 Aoû - 13:45

Spoiler:
 

Dans un froissement léger, presque imperceptible, de sa tenue aux fils dorés érebienne, elle avait tourné le dos, peu désireuse de s’arrêter dans cette ville dont, bien malgré elle, elle avait peur, où elle ne se sentait pas bien. Melsant avait légèrement apaisé ses angoisses, mais elles revenaient bien trop lorsqu’elle était seule. Elle ne se sentirait en sécurité qu’entre quatre murs, derrière la porte close d’une chambre, où nul ne pourrait l’atteindre – ou du moins espérait-elle que ce serait le cas. Elle avait hâté le pas, mais Mélisande était épuisée, et mal en point, après de nombreuses nuits au sommeil troublé par des voix aux provenances inconnues. D’autant qu’après plusieurs mois dans les geôles du palais du traitre, elle n’était déjà pas en forme. Elle buttait sur le sol, pourtant sans obstacle, et n’avançait donc pas aussi vite qu’elle l’aurait souhaité.

Elle était encore plus mal en point que lorsqu’elle avait parcouru les rues de Lorgol, après que Melsant l’ait sorti des débris de sa cellule, alors que ce dernier se reposait. Alors qu’elle n’était que tension, à ce moment passé, elle était actuellement bien davantage. Tension, tristesse à l’idée du sort funeste qu’avait surement subi sa sœur, probablement à la limite de la dépression, peur… Et tant d’autres émotions, encore, qu’elle n’avait pas la force de reconnaître et encore moins d’analyser. Elle était dévastée, peut-être même bien davantage que lorsqu’elle était venue ici la toute première fois, en quête de Waldemar.

Le décor n’était pas pour la rassurer : des ruines, sombres, à l’orée de la nuit, qui pouvait dissimuler bien des figures inamicales dans leurs ombres traitresses, malveillantes. Si elles abritaient un grand danger du temps où elles n’étaient pas détruites ainsi, elles en abritaient peut-être mille, moins importants, mais tout aussi détestables du point de vue de l’assassine, bien peu armée pour avancer dans un tel climat d’insécurité. De dos, avant même de le sentir si près d’elle, bien trop proche, elle entendit ses pas, et la tension en elle grandit conséquemment, explosant. Il avait l’air inoffensif, ainsi désemparé parmi les ruines. Mais dans ce climat de chaos, nul ne pouvait inspirer la confiance à Mélisande. Tout pouvait être un leurre, pour mieux agresser, dépouiller, dépecer les gens.

Elle s’était arrêtée un instant, comme la voix le lui avait demandé, avec un tel espoir, une telle attente, que cela l’avait interpellée, mais elle sentit son geste, sa main qui s’approcha, bien trop proche. Ô, par toutes les Puissances et par toutes les voix étranges qu’elle entendait, sa fin était proche. Elle avait survécu aux geôles et aux comportements ineptes des gardes, pour succomber ainsi. Peut-être même allait-il profiter… Comme… Effrayée comme elle l’était, elle ne fit guère attention au chemin qu’empruntaient ses pieds, et elle trébucha, manquant de peu de chuter, absorbée par le goût amer de ses souvenirs, qu’elle avait imposés à Melsant, avant de fuir lâchement et de l’abandonner sans un mot.

La main de l’homme, quasiment à même de l’effleurer, s’éloigna, et l’angoisse quitta légèrement la jeune femme – très peu. Le ton de sa voix l’apeurait, mais l’intriguait avant tout. Pourquoi cette intonation incompréhensible, comme s’il l’attendait et avait peur d’être déçu ? Pourquoi cette voix qui se voulait assurée, mais ne l’était pas autant qu’elle semblait devoir l’être ? Pourquoi ces paroles énigmatiques, pourquoi ces questions ? Pas un instant elle ne s’attarda sur cette voix qu’elle ne connaissait que trop bien, ni même sur le fait qu’il affirme connaître le son de la sienne.

Ne cherchait-il pas à abuser de la crédulité de son interlocutrice, à obtenir sa confiance en l’endormant avec de telles paroles ? Pourquoi, alors, ces paroles faisaient-elles écho aux souvenirs de la jeune femme, tant cette voix était troublante, et tant elle aurait voulu prononcer les mêmes mots, arrêter les gens dans la rue qui lui rappelaient sa sœur, son jeune frère ? Elle secoua légèrement la tête, comme pour dissiper la confusion qui brouillait son esprit, avant de se résigner. Quoi qu’il cherche, elle ne pouvait décemment lui fournir ce qu’il attendait. Elle n’était plus personne, tout au plus une dame déchue de son rang.

« Je ne suis que l’âme en peine d’une jeune noble déchue qui ne peut guère prétendre à son nom. Plus qu’une entité qui arpente ce bas-monde à la recherche de sa jumelle portée disparue, peut-être à jamais. Je ne suis plus que le fantôme d’une Cielsombroise autrefois pleine de vie, à qui l’on a trop pris… »

Perdue dans son désarroi, dans sa peine, dans le souvenir impérissable de ce songe cruel où elle avait étreint Mélusine dans ses bras avec plus de force qu’elle ne l’avait jamais fait du vivant de sa jumelle – car elle ne pouvait qu’avoir été emportée par la mort, n’est-ce pas, sans quoi elle l’aurait retrouvée ici -, elle ne réalisait pas la portée, pas l’étendue de ses propos, pas les confidences à mi mots qu’elle aurait voulu taire, qui ne devaient pas intéresser l’inconnu.

Elle ne put, toutefois, résister à se retourner, à affronter le visage de cet homme qui lui semblait plongé dans le même désarroi qu’elle, de ne guère savoir où se trouvaient les gens qu’il aimait. Elle ne s’attendait qu’à voir un visage dévasté, las, mais pas un visage aussi familier, pas un visage aussi chéri. Ses jambes qui l’avaient trahie alors qu’elle avançait sur le sol jonché de divers morceaux du palais qui se tenait auparavant là et avait failli chuter se dérobèrent, à cette vue. Avait-elle, sans s’en rendre compte, par réflexe, consommé une de ces substances qui lui faisaient voir toutes sortes de choses irréelles, qu’elle affectionnait tant il y a plus d’un an de ça ? Rêvait-elle, comme lorsqu’elle avait vu Mélusine ? Se pouvait-il qu’il soit réellement là ? Celui qui l’avait élevée, celui qui chérissait tendrement tous ses enfants, et dont ils avaient voulu venger l’honneur bafoué en partant à la recherche de Waldemar ? Une larme, une larme unique, orna sa joue, brillant dans la lumière déclinante, porteuse de bien des choses.


Dernière édition par Mélisande de Séverac le Mar 27 Aoû - 4:00, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Saltarello crépusculaire   Dim 25 Aoû - 10:23

Voyant la femme trébucher, Maximilien s'en approcha davantage, voulant l'aider à ne pas tomber, mais il comprit bien vite à quel point la pauvre était apeurée. Oh, il pouvait bien comprendre, en ces temps troublés et dans ces lieux sinistres, qui sait ce qui peut se tapir dans l'ombre? Les brigands inventent sans cesse de nouveaux déguisements pour abuser de leurs proies, et il prenait peu à peu conscience qu'il n'avait rien fait jusque là qui puisse dissiper les craintes de la pauvre demoiselle. Tout absorbé qu'il était par les émotions qui l'assaillaient, il n'avait même pas réalisé à quel point ce pouvait être étrange de se voir interpellé de la sorte.
Les paroles qui suivirent faisaient comme un écho à ce qu'il ressentait lui-même depuis si longtemps. La même amertume, profonde et lasse, comme un poison qui s'attarde au fond d'une plaie et qui ne s'en va pas. Toujours, chaque jour, ressentir la même souffrance, au point qu'elle devienne coutumière et finisse par faire partie d'eux. Mais cela éveilla encore plus ses espoirs; Cielsombroise, à la recherche de sa soeur jumelle? Dieux, par toutes les Puissances assemblées, pourvu que ce soit elle... Tout concordait, comment pourrait-il s'agir d'une autre? Oh, je t'en prie, oh, montre-moi ton visage, qu'il soit celui que j'espère, depuis tant et tant d'années! Oh, libère mon coeur de ces espoirs insensés, libère-le de mes craintes, et lève enfin le voile...

Enfin, peu à peu, avec une lenteur insupportable, elle se retourna vers lui et il put voir, à la toute fin, que c'était elle. Maximilien se crut défaillir et son coeur cessa un instant de battre alors que toutes les couleurs avaient déserté son visage. Son souffle déserta sa poitrine et ce fut une voix nouée, une voix comme un murmure de vieillard qui parvint à peine à franchir ses lèvres pour prononcer son nom.

-Mélisande... Est-ce bien toi?

A peine plus qu'un murmure, comme s'il n'osait encore y croire. La voyant vaciller, il l'attira contre lui, la serrant avec force dans ses bras comme pour se persuader que cela était vrai, comme s'il craignait de la voir disparaitre et s'évanouir en fumée. Et puis, alors que son souffle lui revenait, il rit, comme jamais il ne l'avait fait depuis des années, et ce son incongru en ce lieu désolé s'envola comme un oiseau, vif et clair dans l'ombre du crépuscule, chassant les ombres, et délogeant quelques corbeaux qui s'envolèrent avec des cris sinistres. Mais rien ne pouvait entacher cet instant, et alors qu'il se détachait enfin d'elle pour contempler son visage, il y avait dans ses yeux plus de joie que ce qu'on n'avait pu voir depuis des années sans nombre. Des larmes perlaient à ses paupières et il riait encore, posant ses veilles mains usées sur les joues de sa fille, essuyant d'un pouce les larmes qui venaient à leur tour au bord de ses beaux yeux bleutés.

-Oh, murmura-il. Oh ma fille, enfin je te retrouve...

Et puis, que dire? Les mots ne venaient plus, et rien ne pouvait vraiment exprimer la joie qui lui saisissait le coeur à cet instant. Tant de nuits sans sommeil et d'heures sombres à errer dans le noir, jusqu'à cet instant. Qu'importent les bonnes manières, qu'importe la réserve et la pudeur, il ne pouvait réfreiner son allégresse et plus encore, son soulagement. Pourtant il fini enfin par se contenir et recula un peu, la détaillant d'un regard plein d'étonnement. Elle avait tant changé, et pourtant, il retrouvait sans peine son enfant, et tous les souvenirs lui revenaient comme une vague. Elle avait tant grandi, elle était devenue plus belle encore qu'elle ne l'avait jamais été; il voyait bien le chagrin et la peine, la fatigue marquer son visage et son être mais pourtant, cela ne faisait qu'ajouter plus de noblesse encore à sa belle et pâle figure. Mais déjà, il s'affligeait d'y débusquer le fantôme de tout ce qu'elle avait pu traverser, et c'était comme percevoir au travers d'elle toutes les souffrances subies et celle qui ne cessait de la ronger. Il savait combien la séparation avec sa soeur pouvait être un calvaire et même si lui ne pourrait jamais ressentir ce qu'elle pouvait endurer, il comprenait, ô combien, ce que ce devait être, que d'être arrachée à celle qui semblait partager la même âme.

Il lui prit les mains, le regard teinté d'une sourde inquiétude.

-Comment te portes-tu? Es-tu blessée? Que t'es-il arrivé?

Peu à peu, il s'apaisait, et semblait reprendre le contrôle de lui-même. Les choses avaient pu tellement changer pour elle, pendant tout ce temps... Il craignit un moment que l'empressement dont il avait fait preuve eût pu l'effrayer, ou la mettre mal à l'aise; mais elle connaissait sans doute assez son vieux père pour savoir qu'il était dans la joie comme dans la colère, sans jamais connaitre la mesure...
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MessageSujet: Re: Saltarello crépusculaire   Mar 27 Aoû - 8:38

Ô, douce ironie de la vie, qui veut qu’en échange d’une sœur qui a perdu la vie, Mélisande récupère un père, un père rongé par le soucis, et bien plus âgé que dans ses souvenirs, mais un père aimant et aimé. Ô, douce saveur, de ces retrouvailles impromptues, inattendues et inespérées, de ces bras qui enserrent son corps frêle qui n’est indemne qu’en apparence. Ô, saveur amère de ces retrouvailles, teintées par un désespoir difficile à surmonter.

L’émotion submerge la jeune femme, qui tente de la contenir sans grand succès, alors que ces traits, ces traits si familiers et dont elle aimerait qu’ils soient ceux de son père, palissent, comme un miroir des émotions qui submergent Mélisande. Tout, en lui, parle à la demoiselle : le ton étouffé de sa voix, le manque de souffle, la stupéfaction. Le choc, causé par le cruel jeu des Puissances sur leurs deux serviteurs qui se font face. Le choc de l’espoir qui, après une timide apparence, renaît, se libère de ses chaînes, submerge Mélisande.

Et ce murmure, ce nom. Ce prénom qui, à lui seul, la relie à la vie qu’elle a décidé d’abandonner, à la famille dont elle n’est plus digne. Ce murmure, si incertain, si peu assuré, qui se mue en un rire. Ô, ce rire, si familier, si ancré en elle, qui lui avait tant manqué. Tous ses doutes, toutes ses peurs, tout est balayé, par ce rire si mélodieux, rattaché indéniablement au domaine familial, à des temps heureux.

Ce rire, et l’étreinte chaleureuse de ses bras, ce simple plaisir dont elle n'a plus profité pendant longtemps. Ce son incongru mais nettement plus agréable que tout ce à quoi elle s'attendait. Car s'il est là, bel et bien là, et non pas un mirage comme ces oasis qu'elle a cru voir mille fois en parcourant Erebor alors que la déraison menaçait de l'emporter, que la soif l'habitait, s'il est là et qu'il peut encore rire, qu'il sait encore comment le faire, c'est que tout est possible, n'est-ce pas ?

« Papa. »

Elle s'arrêta, confuse d'avoir employé ce mot qui n'avait pas franchi ses lèvres depuis bien longtemps, bien avant qu'elle et sa fratrie ne quittent Séverac, depuis qu'elle était enfant surement. Mais peut-être pouvait-elle, pour un temps, quelques secondes, quelques minutes, quelques heures peut-être, n'être rien d'autre que l'enfant qui retrouve son père, et s'abandonne à ses soins.

Peut-être pouvait-elle oublier, tout oublier, pour profiter de l'instant présent. Augustus, son affront à sa famille et celui plus personnel, son projet de finir ce que l'Oracle avait commencé et de le mettre sous terre pour que plus jamais il ne puisse se relever, Melsant qu'elle avait terrassé avec son aveu puis lâchement abandonné, Mélusine qui n'était plus, Melbren dont elle n'avait nulle nouvelle...

Mais cet instant était éphémère, ne pouvait que l'être, et se brisa dès lors que Maximilien s'éloigna. La peur reprit Mélisande instantanément. Voyait-il donc à quel point elle avait été changée, souillée, à quel point elle était indigne de lui et de leur famille ? Ô cruelle Fatalité, de jouer ainsi avec ses désirs, avec son coeur, alors qu'elle ne pouvait plus prétendre à ces choses si nécessaires à son bonheur. Elle releva le regard vers lui, quand il lui saisit avec douceur mais empressement les mains, et l'inquiétude sur son visage, son visage qui avait perdu la jeunesse qu'elle gardait en mémoire, raffermit sa décision.

« Je... Je vais bien. Je ne suis pas blessée, non, tout va bien. »

Mensonges, mensonges et mensonges. Elle ne pourrait le leurrer, s'il avait perçu ses propos avant qu'ils ne se reconnaissent, ne sachent qui ils étaient. Mais que dire ? 'Je m'en vais en Bellifère affronter Augustus dès que j'ai retrouvé Mélusine saine et sauve, pour lui faire payer son indélicatesse envers nous, envers Séverac, envers moi quand...' Non, elle ne pouvait et ne devait pas se trahir. Il l'enchainerait dans une quelconque prison pour l'en empêcher, s'il ne pouvait la raisonner, pour ne pas la laisser s'en aller.

« Je... Melsant m'a libérée des décombres des geôles de ce même palais en ruines où nous nous trouvons. On a cherché Mélusine, ici, sur les routes, à Euphoria. Je... On a du se séparer, j'avais autre chose à faire. Mais il va très bien. »

Des mensonges, encore. Tant de non-dits, de choses impossibles à formuler, à avouer, tant de secrets à dissimuler.

« Je cherche Mélusine, qui est ici d'après les serviteurs de Sinsarelle. Tu devrais aller voir Melsant, à Euphoria. Il va bien, mais... »
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MessageSujet: Re: Saltarello crépusculaire   Sam 31 Aoû - 10:10

Maximilien avait longtemps rêvé à ce moment; durant ses longues nuits sans sommeil, il s'était demandé ce que cela ferait de revoir enfin ses enfants. Comment réagir? Il avait cru pouvoir dicter à lui-même la bonne conduite, les bons mots, comment se montrer calme et rassurant car il avait depuis longtemps pressenti quelles épreuves ils avaient pu traverser. Il s'était imaginé un million de fois ce moment et avait fini par savoir quelle serait la bonne conduite à adopter mais pourtant, tout avait fondu comme la neige au soleil et les mots se perdaient dans sa gorge nouée, et son esprit se perdait lui-même par trop de hâte et de joie. L'entendre parler, entendre le son de sa voix qu'il avait tant guetté jetait un émoi immense dans son coeur et chaque mot qu'elle prononçait accentuait encore son trouble.

Il rit encore, à l'entendre le nommer père; mais l'inquiétude troubla bien vite la joie des retrouvailles car chaque seconde qui s'écoulait lui faisait prendre conscience d'à quel point elle avait changé. Oh, elle tâchait de n'en rien laisser paraitre comme lui, mais il y avait quelque chose, là. Quelque chose de douloureusement présent, comme affleurant son l'expression de son visage, derrière l'éclat de ses yeux, comme les lourdes ténèbres qui dévorent toutes choses et que ne tiennent qu'à peine à l'écart la lueur de faibles chandelles.
Ses paroles, qui devaient le rassurer, ne firent que jeter plus de troubles encore et plus d'angoisses sur le visage de son père. Elle était lasse, il le voyait bien, et usée par une longue route. Mais il y avait autre chose que cela, un poids, un mal silencieux dont il ne pouvait distinguer la cause et connaissant son enfant, elle n'en dirait rien à moins de l'avoir décidé. Oh, il était accoutumé à voir sa fille cacher ses peines et ses chagrins et assumer seule leur fardeau, ne partageant cela qu'avec sa soeur. Pourtant il ne pouvait s'empêcher d'en concevoir une intense tristesse qui lui figeait les os et la moelle; pourquoi ne rien dire? Il ne voulait que son bonheur et son bien-être.

-Je comptais me rendre à Euphoria dans peu de temps, sur le conseil d'une amie. Je suis heureux d'avoir dû retarder mon voyage pour te trouver là...

Maximilien aurait bien souhaité ne se douter de rien et ne voir que la joie de sa fille à le retrouver. Mais il n'y pouvait rien, il la connaissait trop bien, voilà tout; il savait qu'elle n'aurait pas abandonné Melsant sans une excellente raison et il craignait d'apprendre qu'il lui fut arrivé quelque chose. Le sort semblait s'être durement acharné contre eux... Et le comte ne voulait pas laisser Mélisande affronter seule ses démons.

-Parle-moi, ordonna-il d'un ton qui, sans méchanceté, ne souffrait pour autant aucune réplique. Tu me mens, et je le sais. Je le vois, Mélisande, croyais-tu pouvoir encore berner ton vieux père?

Il regrettait ses paroles et sa dureté en même temps qu'il parlait mais il ne pouvait pas la laisser ainsi, il devait savoir.

-Je suis resté trop longtemps loin de toi, loin de vous tous, pour demeurer encore dans le secret et le mensonge. Je dois savoir, ma fille, je dois savoir ce qui se trame. Quels que soient tes projets, je ne m'y opposerai pas.

Oh que cela coûta de dire cela... Mais il savait que c'était la seule manière de l'inciter à parler.

-Je jure sur tout ce qui nous est cher, Mélisande, dit-il en lui prenant de nouveau les mains et la regardant dans les yeux. Je jure sur Waldemar et le sang de nos ancêtres, sur notre lignée toute entière, que la Fatalité et le Destin assemblés en soient témoins. Je te promets de te laisser aller, après cela et je ne m'opposerai en aucune manière à tes projets.

Elle savait que jamais aucune promesse de cette sorte ne fut rompue par lui. Il ne reviendrait pas sur cette parole, ni ce jour, ni jamais dans l'avenir et ce qui avait été dit serait écrit plus durablement que dans la pierre et le marbre éternels.

-Je t'en conjure, reprit-il, et sa voix se brisa, un peu; je dois savoir. Je te vois tant changée, j'entrevois tant et tant de souffrances au fond de toi, je ne puis demeurer dans le doute plus longtemps. La vérité me semblera moins pénible que tout ce que puis imaginer sur l'heure.

Pourtant il tremblait, au fond; et si ce qui lui était arrivé était encore pire que ce qu'il pressentait? Mais l'incertitude était devenue trop pesante, une compagne insupportable qui lui rongeait les os comme un chien plein de hargne. Il devait savoir, pour pouvoir l'affronter, las de combattre des fantômes et des suppositions, las de se battre contre ce qui n'existait peut-être pas.
Et quel que soit son projet, fut-il de se tuer sur l'heure, il la laisserait faire à sa guise, ainsi qu'il avait toujours fait. Il serait toujours fier de ses enfants, parce qu'ils avaient bien plus de courage que lui-même n'en avait jamais eu. Pas un instant il n'avait souhaité qu'ils abandonnassent leur quête de vengeance et de justice auprès du tyran, et s'ils devaient poursuivre sur cette voix, il ne ferait que les y encourager.
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MessageSujet: Re: Saltarello crépusculaire   Mar 3 Sep - 14:18

Elle souffrait, de se sentir si distante, maintenant, alors qu’elle venait de le retrouver. Elle aurait tant voulu pouvoir s’abandonner au bonheur, à la joie de ces retrouvailles, comme elle s’abandonnait toute entière aux menus plaisirs que Séverac leur offrait. Les années l’avaient tellement marquée. C’était d’autant plus douloureux qu’elle ne se réfugiait plus dans les drogues comme à son habitude. Elle était incroyablement lucide, si pas tranquillisée. Elle l’était trop, bien trop, pour affronter sereinement ces retrouvailles. Comment pouvoir mentir, quand on s’en rendait compte ? Elle aurait donné n’importe quoi, en l’instant, pour ne pas être elle-même, être sous l’emprise des chimères de toutes ces substances qui composaient l’alimentation de bien des Cielsombrois, dès leur plus jeune âge.

Mais elle ne pouvait offenser ainsi son cher père, en ne pouvant pas l’affronter sans être elle-même. Une elle-même blessée, ravagée par la douleur, douleur de la perte de sa fratrie, de la perte contre Augustus, douleur insoutenable, une elle-même condamnée à ne plus être celle qu’elle a toujours été, mais elle même malgré tout, malgré son désir de nier son droit d’appartenir à sa famille. Elle voulait se réjouir, que son père lui dise désirer se rendre en Euphoria. Il retrouverait Melsant, et veillerait sur lui. Il l’aiderait à surmonter le terrible secret que Mélisande lui avait confié dans un moment de faiblesse, ce terrible secret dont elle n’avait pas pu parler à Mélusine même.

Mais elle sentait qu’il n’était pas dupe, elle le percevait au plus profond de son corps. Et il l’aurait détrompée bien vite, si elle s’imaginait l’avoir trompé. Mais Maximilien était intelligent, et peu apte à être manipulé ainsi. Surtout lorsqu’il s’agissait de ses enfants, qu’il connaissait probablement mieux que quiconque. Oh, comme elle aurait souhaité ne pas avoir à se confronter à sa clairvoyance, bien que le voir lui procure malgré tout un doux sentiment.

« Promets moi que, plus que tout, tu retrouveras Melsant. Il est fou de ne pas retrouver Mélusine, et j’ai peur des conséquences de notre séparation. Il va s’en vouloir, et il ne peut comprendre que j’ai eu besoin de partir. Soutiens le, il a davantage besoin de toi que nous. »

C’était faux, entièrement faux. Plus que tout, Mélisande avait besoin de lui. Plus que tout, Mélusine, aussi, avait besoin de lui. Plus que tout, la fratrie avait besoin d’être réunie, auprès de leurs parents. Mais ils avaient des obligations qui ne pouvaient souffrir de délai, qui avaient à leurs yeux plus d’importance que le plus fondamental de leurs besoins. Elle ne put s’empêcher de frémir, lorsque son père la somma de parler. Avec conviction, avec force, d’une manière qui requérait obéissance. D’une manière qu’elle ne pouvait ignorer.

Elle ne pouvait, évidemment pas, lui mentir sans qu’il ne le remarque. Pouvait-elle pour autant lui confier la vérité ? Elle avait écouté attentivement sa promesse, sachant qu’il ne la faisait pas à la légère. Quelles que soient les meurs en Sombreciel, les coutumes et les habitudes, la parole de Maximilien était une valeur sure. Mais pouvait-elle lui infliger cela ? Pouvait-elle l’obliger à la laisser partir, en sachant qu’elle irait à coup sûr vers sa mort ? Devait-elle lui infliger cette inaction qui le rongerait lentement ?

Elle ne pouvait pas abandonner sa quête de vengeance, vengeance tant attendue et désirée, elle ne pouvait pas laisser ce qu’elle avait subi sans lui faire payer. Lui faire payer douloureusement, fortement, comme elle en avait souffert. Quitte à y laisser la vie. Elle ne pouvait renoncer à faire son maximum. Et pourtant, il aurait fallu une requête de son père, une seule, pour qu’elle n’aille pas effectuer sa mission suicide. Elle n’aurait pas renoncé bien longtemps, pas éternellement du moins, mais pour ne pas l’affliger davantage, elle aurait révisé son opinion, serait revenue à Séverac, peut-être, même. Jusqu’à sa mort, s’il l’avait fallu. Mais elle aurait fait murir son plan de vengeance. Elle ne l’aurait jamais oublié ou abandonné.

Elle hocha fermement la tête, comme pour elle-même, posant inconsciemment sa main sur son chameau comme pour puiser en lui de la force. Et elle prit la parole. Elle allait le lui dire. Elle n’avait pas le droit de lui cacher, il devrait prendre cette décision de maintenir sa parole ou de la bafouer seul.

« Je ne te sous-estime pas. Je sais que tu n’allais pas ignorer mes secrets, mais tu aurais pu t’en préserver. Tu le peux encore, il suffit d’un mot de toi. »

Elle attendit quelque peu, sachant toutefois pertinemment qu’il ne renoncerait pas. Alors elle inspira longuement, et prit la parole. Rapidement, articulant peu, comme s’il lui coutait d’avouer ça.

« Je vais en Bellifère. Assassiner Augustus. Je ne peux laisser passer son affront. Pas après tant d’années. Pas après la peine qu’il m’a causée. Pas après les dommages sur vous, sur Séverac, sur Melsant et Mélusine, sur Melbren peut-être. Pas après la blessure qu’il a créée en moi. Il ne peut vivre. Je ne peux vivre, s’il vit. Je ne suis plus une Séverac, s’il est là. Je ne suis rien. Je dois le faire. »

Elle avait à peine respiré, bien trop anxieuse de la réaction de son père, et désireuse de ne pas être coupée, sans quoi elle ne pourrait recommencer, et avouer. Elle évitait son regard, n’espérant pas en avoir trop dit. Elle ne supporterait pas de trop en dire.
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MessageSujet: Re: Saltarello crépusculaire   Sam 19 Oct - 6:43

Maximilien sourit quand elle lui fit promettre de retrouver Melsant. Oh, chère fille, j'y laisserai ma vie s'il le fallait, juste pour vous réunir tous à nouveaux dans le giron de Séverac et tenter une dernière fois de faire renaître un printemps en ses murs... Il eut un hochement de tête, prenant la blanche main de sa fille entre ses vieilles paumes usées, son regard couleur d'orage plongé dans le sien.

-J'ai juré à votre mère de vous retrouver tous, et je ne faillirai pas à cette promesse, quoi qu'il m'en coûte. Je lui parlerai, et quérirai son pardon pour toi, sois-en assurée.

Le pâle sourire qui avait pu courir sur son visage grave s'effaça bien vite et il se tut, suspendu à quelques mots, suspendu à ce secret qui lui causait tant de chagrin. Un fin rictus lui tordit la bouche quand elle le mit en garde, presque suppliante, pour qu'il la laisse partir avec ce qu'elle lui cachait, mais c'était trop tard et il était prêt à tout entendre, à boire le calice jusqu'à la lie, jusqu'à même en ronger le pied. Il était trop tard pour tout le monde et il pouvait chuter encore, plus bas, toujours plus bas, de gouffres obscurs en révélations funestes, cela n'avait plus d'importance tant qu'il savait que la chair de sa chair était encore en vie.

Un hochement de tête, comme le salut du condamné; parle donc, ô, ma très chère. Quel que soit le poison, je veux le partager avec toi, et que ta souffrance devienne mienne, si cela peut alléger ton fardeau.

Au fond de lui, Maximilien avait presque deviné de lui-même ce qu'elle lui avoua alors; après tout, qu'avait été leur projet, depuis le commencement, si ce n'était celui-là? Quelle fin pouvait avoir cette histoire, si elle ne devait être écrite avec le sang du tyran? Maximilien lui-même n'avait rêvé que de cela, depuis ce jour infâme, et il y avait même quelque chose qu'il lui réservait tout spécialement.
Un sourire étrange lui courut le long des lèvres, et il baissa un peu la tête dans une sorte de rire sans joie, tirant de sa ceinture une courte lame d'aspect fort ancien, aux ciselures patinées par les ans mais au tranchant encore bien vif. Le blason des Séverac était dessiné sur le pommeau, et on voyait sur le manche l'usure de nombreuses mains qui avaient manié ce couteau de chasse. Maximilien l'éleva à la lumière incertaine du crépuscule et sourit encore, pensif et lointain, avec toutefois une lueur au fond des yeux, comme les braises moribondes de ce qui restait de sa colère. Il souriait avec une sérénité cruelle, quand il tendit à Mélisande l'arme qu'il avait un jour promise au sang d'Augustus.

-Voici, dit-il. Cela m'avait été offert par mon père, et je la destinais à Melsant avant que je ne lui préfère un autre destin. J'ai un jour juré que je n'userai de cette lame que pour ôter la vie du tyran, et je te prie, ma chère fille, de bien vouloir accomplir cela à ma place. Prend-la, et fais-en bon usage, je t'en conjure.

Une pause, et le regard du compte s'était embrasé d'une lueur funeste, alors qu'il souriait encore, et qu'à la lueur sanglante du soleil à l'agonie les ombres longues creusaient son visage vieillissant de ténèbres inquiétantes.

-Va, s'écria-il soudain; va donc, et fais ce que ton vieux père n'a jamais pu accomplir! Sois bénie, chère Mélisande, sois bénie entre toutes, et purifie et lave notre nom dans son sang. Je veux qu'il souffre, entends-tu? Je veux qu'il sache, à la toute fin, qui fut l'instrument de son trépas.

Disant cela, il lui avait saisi les épaules d'un geste vif, sans plus craindre à présent de l'effrayer car les paroles de son enfant avaient libéré sa rage, l'avaient tirée de sa torpeur où l'âge et l'épuisement l'avait enfermée. Oh, il devait sembler être un fou, perdre la raison alors que ses yeux luisaient de cette haine sans fond qui lui crevait le coeur depuis tant d'années, ce qu'il avait caché à tous, même au jour où le méfait avait été découvert. Il avait placé tous ses espoirs en ses enfants, placé toute son énergie, tout son coeur, son âme même, il avait tout laissé à ceux qui avaient eu le courage de faire ce que lui n'avait pas osé. Il vivait à travers eux, pour ainsi dire, et se délectait par avance de savoir quelle main d'ivoire allait trancher la gorge de l'infâme.
Et puis, il se détourna, comme si soudain les sentiments contraires le submergeaient, et se voila le visage de ses mains.

-Oh, murmura-il d'une voix qui vacilla. Oh, ma fille, qu'a-t-il fait de nous? Voilà qu'au jour de nos retrouvailles je te pousse à commettre le pire au nom de l'honneur? Non, non, je ne peux pas...

Ses jambes se dérobèrent sous lui quand l'emportement cessa et qu'il se rendit compte de quel spectacle il avait dû offrir... Elle l'avait déjà vu en colère sans doute, bien que sa nature si flegmatique rendît ces accès d'une rareté qui les rendait d'autant plus surprenantes, mais jamais comme cela. Il lui tourna le dos, trébuchant sur les pierres pour s'asseoir sur un bloc, courbé comme un vieillard sous son manteau.

-Il a ôté tout ce qu'il y avait de bon en nous, et ne l'a remplacé que par la haine et la colère... Je te vois tant changée, ma Mélisande, et j'y vois mon reflet, j'y vois quel être terrible je suis devenu.

Il se redressa soudain, comme piqué au vif, resta silencieux un instant, et puis, le regard dans le vide, le coeur transpercé d'une angoisse indicible, posa enfin la question qui lui retournait le ventre. Sa voix était sans timbre, et il doutait qu'elle réponde, mais il sentait que tout n'avait pas encore été avoué.

-Ô, chère enfant, que t'as-il fait?
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MessageSujet: Re: Saltarello crépusculaire   Jeu 24 Oct - 7:30

Ce sourire, oh, ce sourire… Tellement confiant, tellement rassurant, tellement chaleureux. Qu’il lui avait manqué, au point qu’elle en ait oublié le réconfort qu’elle pouvait en tirer. Ce sourire, et cette pression sur sa main entre les siennes, ces yeux qui se plongent les uns dans les autres… Un peu plus, et elle aurait pu oublier ses projets, et revenir auprès de son père, ne jamais plus le quitter. Elle l’aurait voulu, l’idée lui était tellement doucereuse.

« Il serait tellement plaisant que nous soyons, à nouveau, tous ensemble. Que nous puissions bénéficier de Séverac, comme auparavant, dans toute sa splendeur, toute sa richesse, toute son insouciance bienveillante… »

Inutile d’évoquer l’irréalité de ce souhait, l’impossibilité de le voir se réaliser. Nulle nécessité de briser ce moment de retrouvailles, déjà bien trop teintés par la tristesse qu’ils ne savent dissimuler.

« Je ne peux prétendre au pardon de Melsant… Je ne peux qu’espérer l’apaisement de son âme, et qu’il parvienne à vivre avec ce qu’il sait. Oh, Père, je vous en supplie, essayez de lui amener cette paix. Je ne peux la retrouver, mais il ne peut faire sans. Ne le laissez pas sombrer dans la folie. »

Encore une fois, elle en dit trop, sans avouer le fond du problème, sur lequel elle ne peut mettre des mots à nouveau. Elle ne peut détruire une seconde personne, avec ce secret honni, ce secret qui n’aurait jamais du exister, qui ne devrait pas filtrer. Et pourtant, elle parle, elle avoue son but ultime, taisant les causes profondes, ne dévoilant que celle déjà connue de tous, celle publique, celle qui n’est étrangère de personne, pas même les étrangers.

La déchéance de Séverac n’était pas un mystère, ni les circonstances qui l’avaient précédée, qui l’avaient causée. Le serment des trois ainés de Séverac que l’un d’eux soit la main qui faucherait la vie du tyran, en revanche, n’était connu d’aucun, si ce n’est leurs parents et leur plus jeune frère. Ce serment, nul ne devait l’avoir oublié. Tous devaient peut-être y avoir renoncé.

Tous, sauf Mélisande. Laisser faire voulait dire accepter l’abus dont elle avait été victime. C’était au delà de ses forces. Laisser couler les choses était synonyme de dérive, de n’être qu’une coquille vide. Abandonner sa haine, sa rancœur, c’était n’avait aucun intérêt pour la vie, et renoncer à celle la. Elle ne le pouvait, ne le voulait pas. Elle était immensément douloureuse, mais elle ne pouvait s’imaginer mettre fin à ses jours…

Surprise, elle se saisit de l’arme que son père lui confier. Une bien belle arme, représentant toute la gloire de leur nom, et la seule arme qu’il leur restait : leur détermination, malgré l’usure par les années. Implacable, et porteur de l’honneur d’un nom. Subjuguée par l’instant, subjuguée par sa solennité, elle testa la lame, faisant couler son sang, portant son doigt à sa bouche pour arrêter ce dernier. Oh, elle serait parfaite, pour l’objectif qui lui était donné. La folie soudaine du Père faisait écho à la folie latente de la Fille, le passage de l’une à l’autre étant facilité par cette lame transmise ainsi.

« Je ne l’épargnerai pas. Qu’il souffre autant que vous avez souffert, qu’il ressente toute la douleur que j’ai ressentie, quand nous avons été confrontés. Je ne le laisserai pas s’en aller paisiblement, je ne lui permettrai pas de gagner le droit au repos éternel sans savoir que ses gestes ne furent pas impunis ; sans comprendre que le courroux d’un Séverac n’est pas comblé tant qu’il n’a pas obtenu réparation. »

La lame entre eux faisait écho à leur soif de vengeance, symbolisait l’union des Séverac, avant qu’Augustus ne la brise en éclats, symbolisait cette union reconstituée autour du sang, autour de la violence, autour de la mort. Oh, qu’avait-elle été, depuis ce jour funeste qui avait vu la déchéance de leur nom, si ce n’est une jeune femme brisée ? Qu’était-elle maintenant, si ce n’était une entité aveuglée par la douleur et la haine ? Mais elle ne voulait être autre chose. Elle ne s’y autoriserait pas. Elle ne pouvait pas se confronter au tumulte de sentiments en elle, derrière ce barrage de haine. Abandonner cette bouée de sauvetage et risquer de se noyer… elle ne pouvait le concevoir.

« Nous ne pourrons revenir tant qu’il n’aurait pas payé… Je ne pourrais pas, tant qu’il est encore là. Nul pardon ne pourra venir de moi. Les dégâts sont bien trop importants. Ne voyez-vous donc pas, Père ? Nous ne sommes plus que l’ombre de nous-même. Notre domaine n’est plus qu’une ombre lui-même. »

Le vouvoiement, la distanciation, la crainte de se laisser faiblir, alors que la vision de son père sorti de sa transe l’accable, lui fait un coup au cœur. Oh, comment pourrait-elle le laisser dans un tel état, si affligé, si faible ?

« Père… Nous sommes des gens bien, amèrement marqués par la désolation, et nous tentons de lutter avec nos armes. Nous n’avons rien à nous reprocher, si ce n’est d’avoir été trop durement frappé par le Sort. Ne doutez pas de vos merveilleuses qualités. »

Quel poids ses propos avaient-ils ? Quel poids pouvaient-ils avoir, venant de l’enfant aveuglée par la colère, de l’enfant dont la haine ne pouvait être diminuée ? Quel poids avait l’avis de celle qui ne parvenait pas à faire preuve de raison, de bon sens ? Mélisande ne parvenait nullement à juger les choses autrement. Et le dépit de son père la blessait plus qu’elle ne le reconnaîtrait, la mettait mal à l’aise, la confortait dans l’idée qu’elle n’était plus une d’entre eux. Peut-être devait-elle répondre à sa requête, avouer ce qu’elle dissimulait, pour ne plus avoir de recours possible ? Sacrifier ce qui la rattachait, pour permettre à sa famille de faire sa croix sur elle. Oui, sa décision est prise, choquer pour mieux fuir. Compromettre son image, à jamais.

« Il a abusé de moi. »

Des mots durs, aussi tranchants que le fil de la lame qui lui fut confiée. Des mots difficiles à prononcer. Des mots prononcés de dos, refusant d’affronter le regard de celui qu’elle aime pour l’avoir mise au monde et élevée, avec sa mère. Des mots prononcés alors qu’elle partait, trébuchait, sanglotait, fuyait, incapable de savoir la réaction qui découlerait de cette confession.

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MessageSujet: Re: Saltarello crépusculaire   Ven 1 Nov - 6:15

Maximilien avait souri en voyant cette arme, qu'il avait tant chargée de noirs desseins au long de ses nuits sans sommeil où il avait veillé dans l'ombre comme on prie une relique sacrée. Elle était toujours tranchante, entretenue avec un soin jaloux, pour que comme la promesse de vengeance elle dure pour toujours. Il y avait quelque chose de très beau et de terrible à la fois dans cette jeune femme qui faisait perler son sang du bout de cette lame, comme on prête un serment. Il savait qu'elle ferait tout pour accomplir sa promesse, comme il savait ce que cela pourrait lui coûter. Mais il était trop tard à présent pour craindre et faire preuve de prudence, et lui enlever cela serait lui enlever sa raison de vivre. Il ne pouvait l'en empêcher, pas sans lui faire plus de mal encore qu'elle n'en avait déjà subi, il ne pouvait pas la priver de cela. Augustus allait très vite apprendre qu'il n'y a pas de plus terribles ennemis que ceux qui n'ont plus rien à perdre.

Mais cela passa bien vite et comme une vague tout s'effondra, comme si sa colère vacillait, changeante et fragile comme une flamme qui se couche sous un vent soudain. Oh, ses forces le trahissaient parfois, et son âge avançait devenait un fardeau. Il ne pourrait plus lutter bien longtemps.

Maximilien avait, dans son élan de faiblesse, tourné le dos à Mélisande et n'entendit que sa réponse, brève, implacable, qui lui cisailla les entrailles comme un coup de poignard. Soudain sans souffle il ploya de nouveau, les yeux grands ouverts sur le gouffre qui s'ouvrait en lui, alors que sa bouche tremblante se refermait sur le silence comme un vieillard qui perd la raison. Il tremblait de tous ses membres, saisi d'un froid soudain qui lui rongeait les os; et puis, il se retourna, pour ne plus voir que le vide et la poussière soulevée qui retombait peu à peu.

-Mélisande!

Il avait hurlé ce nom, à s'en briser la voix, et les échos innombrables résonnèrent dans le vide envahi par la nuit. Quelques oiseaux s'envolèrent autour de lui, et puis plus rien.
Elle avait fui.

Il se leva en grande hâte, trébuchant sur le sol inégal, le visage dévoré par la crainte, et il tâcha de trouver sa trace, hésitant un moment comme une bêe apeurée au milieu des décombres sans savoir par où elle avait pu partir. Il n'avait déjà que trop tardé et chaque seconde de plus l'éloignait d'elle; il ne pouvait pas la perdre, pas encore, pas maintenant, car tout n'avait pas encore été dit, et il ne pouvait supporter de la laisser partir de la sorte alors qu'il avait encore à lui parler. Ses jambes se dérobaient sous lui, et toutes ses forces semblaient l'avoir quittées mais il luttait encore, puisant ailleurs assez d'énergie pour la retrouver encore; il chuta une fois ou deux, et se releva aussitôt sans prendre garde à ses paumes écorchées sur la pierre, à la poussière qui lui brouillait le regard, car c'était sans doute à cet instant plus que jamais qu'il devait être fort, pour elle, et pour eux tous. Ne pas la perdre, encore, et il craignait les sombres rêves et les insidieuses pensées qui avaient dû envahir le coeur de son enfant après ce crime; il connaissait les us de certains qui considéraient cela comme une souillure, le déshonneur d'un nom, et qui auraient passé par le fer la pauvre demoiselle. Mais pas ici, non! Elle n'avait pas à porter seule ce fardeau, elle n'avait pas à porter la marque de cet outrage.
Et soudain tout semblait plus clair à son esprit, comme si cet aveu avait été la clef de tout, comme si ce crime avait été à la source de tout. Il l'avait vue si pâle, si tourmentée, plus encore que ses frères et soeur, il l'avait vue s'abîmer dans les remous de ses drogues favorites, sans comprendre, croyant naïvement que le déshonneur dont ils étaient victimes l'accablait plus que les autres. Le tyran les avait brisés, un à un, et elle plus que toute autre. Cette pensée, savoir à quel point elle avait pu souffrir en silence, réveillait en lui une rage qui semblait dépasser encore tout ce qu'il avait pu ressentir jusque là; il se sentait se consumer, comme si cela s'en prenait à sa substance même, comme si cela lui prenait toutes ses forces, et il en suffoquait tant il se sentait plein de cette fureur indicible dont l'intensité semblait le dépasser.

Un élan d'espoir soudain le ranima quand il crut l'apercevoir, et il put enfin la rattraper, hors d'haleine, pâle comme un mort. Sans un mot de plus, il la força à se retourner d'un geste et l'étouffa dans une étreinte nouvelle, la gardant serrée contre lui, comme s'il craignait de la voir à nouveau s'enfuir et disparaître. Les mots lui manquaient, alors que c'était à cet instant qu'il aurait le plus besoin de son éloquence coutumière et il chercha, un moment, pendant quelques instants qui lui parurent être des heures. Lui-même se sentait coupable d'avoir laissé cela se produire, sous son toit, dans sa propre famille, ceux qu'il s'était juré de protéger. Pourtant il savait, au fond de lui: ils n'avaient rien pu faire. Cela était arrivé de par la seule volonté infâme d'Augustus et il était le seul coupable de ses crimes, le seul à devoir payer pour cela, le seul qui devrait en répondre un jour.

-Je suis désolé, murmura-il d'une voix tremblante. Bien sûr, jamais je ne pourrais savoir quel mal cet homme t'a fait. Mais je sais quel est le poison du déshonneur, je sais combien terrible peut être la honte de porter la souillure. Je ne te ferais point l'affront de dire que mes infortunes ont pu être comparables aux tiennes, ma fille; mais je vois bien combien cela est terrible pour toi, sache seulement que tu as tout mon amour, et toute ma pitié. Je voudrais bien te dire que tu n'as plus à porter seule ce fardeau, mais daigneras-tu seulement le partager avec moi? Je te sais si fière, ô, ma chère, mais je t'en implore, tu n'as plus à affronter cela seule. Ne sommes-nous pas une famille? Le malheur nous unit autant que le bonheur, et je te prêterai volontiers toutes mes forces, tout ce ce dont je puis disposer pour te venir en aide. Cela vient bien tard, je le sais, et je te prie bien de me pardonner d'avoir été si aveugle à ta souffrance.

Et tout en parlant, il semblait reprendre quelques forces, comme si l'amour qu'il lui portait, comme si sa volonté inébranlable de lui venir en aide lui redonnaient assez d'énergie pour tenir bon, malgré tout. Il devait être fort, c'était son devoir le plus sacré, il était le pilier de cette famille brisée, et il ne pouvait se permettre de céder devant la peine et le chagrin, pas devant elle, alors qu'elle semblait tant souffrir.

-Tout n'est pas perdu, reprit-il à voix basse, comme on livre un secret. Le Destin nous a fait une faveur, après nous avoir tant accablés.

Il relâcha enfin son étreinte, et il souriait vaguement, quand il retira de son doigt un anneau d'allure familière.

-Le reconnais-tu? Dit-il en le lui tendant au creux de sa main, où l'opale flamboyante roula dans un éclat chatoyant. Vois-tu quel miracle s'est produit? Séverac renaîtra, et les beaux jours que nous avons connu reviendront!

Une pause, puis il sourit de nouveau, avec plus de force, et ses yeux furent gagnés par un nouvel éclat. C'était soudain l'espoir qui s'embrasait, au coeur des ténèbres où ils erraient depuis si longtemps.

-Waldemar m'est revenu, et sa bénédiction nous accompagne de nouveau, chère Mélisande.
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MessageSujet: Re: Saltarello crépusculaire   Jeu 28 Nov - 8:51

Elle savait. Elle n’avait jamais envisagé qu’il pourrait entendre cela, et la laisser aller. La laisser fuir, dans cet aveu terrible, dans le déni qu’elle y mettait, en le crachant ainsi comme un détail superflu, dont on se sépare par un simple geste. Et pourtant, tout dans son attitude contredisait cette envie que ça ne soit qu’un détail minime. Sa fuite, ses sanglots, sa difficulté à marcher. Son poing enserrait la lame dans sa main avec force, par réflexe.

Elle avançait pourtant, fuyait, dans toute la force que sa détresse lui donnait. Elle était persuadée de n’avoir plus rien à perdre, et elle n’avait malgré tout pas la force de se confronter à cet être qu’elle aimait énormément. Elle ne pouvait voir la déception qu’elle pensait qu’il ressentait, l’affection à son encontre qui devait avoir quitté le visage de son père.

Elle se figea, quand il prononça son nom avec tant de douleur, de stupéfaction, de rejet – ou peut-être imagina-t-elle cela. Mais ces sensations étaient vivaces dans l’esprit de Mélisande, qui ne pouvait croire qu’il en soit autrement. Elle reprit son pas aussi promptement qu’elle s’était arrêtée. Si elle faisait demi-tour maintenant, elle était perdue à jamais, plus rien ne pourrait la sauver. Si elle voyait dans le visage de Maximilien la confirmation de ce qu’elle pensait, elle serait anéantie sans espoir de retour aucun.

Si elle n’avait jeté qu’un regard par-dessus son épaule, qu’elle avait osé observer grâce à la fenêtre qui se présentait à elle un fragment de ce qui pourrait l’attendre, peut-être aurait-elle aidé ce père déterminé qui usait ses dernières forces pour la rattraper. Si le dégoût d’elle-même ne l’habitait pas…

Ses pas n’étaient pas assurés, elle peinait, sur ce sol inégal et abimé, elle se blessait, elle trébuchait. Mais elle avançait, mue par une force invisible, la force du désespoir. L’abandonna-t-elle ? Mélisande revint-elle sur son opinion ? La lassitude prit-elle le dessus ? Nul n’aurait su le dire, surtout pas elle. Peut-être les Puissances savaient-elles ? Toujours était-il que la jeune femme s’arrêta, et se retrouva soudainement prise dans une étreinte, encerclée par les bras de son père, n’ayant pas remarqué son rapprochement.

Elle l’écouta, les larmes coulant douloureusement. Ecorchant son âme déjà meurtrie. Plantant autant de lames dans son cœur que celles qu’elle s’était efforcés de planter dans ceux des autres. Lacérant l’armure qu’elle s’était efforcée de construire.

« Ne voyez nulle fierté ici, Comte de Séverac. Seulement l’expression de celle qui a tout perdu, et ne peut guère plus prétendre à l’attention que vous voulez lui offrir. Il vaut mieux pour tous que nous nous quittions ici, et que vous ne sachiez rien de mon déshonneur. Le devoir m’appelle, et plus rien ne me retient ici. Laissez moi donc aller, avec la mission que vous m’avez confiée. Vous ne pouvez plus rien faire, seul l’assouvissement de notre vengeance importe. »

Rien ne pouvait changer cela… Son opinion était faite. Et pourtant. Un instant, sa motivation vacilla. Waldemar, revenu ? Se pouvait-il que le cauchemar soit derrière elle ? Derrière eux ? Cela aurait voulu dire abandonner ce qui l’avait poussée, ce qui l’avait gardée en vie, après l’affront. Considérer que ces années n’avaient jamais existé.

« Il est trop tard pour moi. Mais sauvez Séverac, sauvez Mélusine, Melsant, Melbren. Redonnez à votre nom sa grandeur d’antan. »

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