« As-tu bientôt fini de ronchonner ? »
Ronchonner ? RONCHONNER ? MOI, je ronchonne !? Ah mais pas du tout, pas le moins du monde ! C'est bon pour les petites nobles qui n'osent pas s'exprimer de ronchonner, pour toutes ces filles fragiles qui se pâment dès qu'un bellâtre leur adresse une œillade. Non, non, moi je ne ronchonne pas, j'exprime très clairement mon RAS-LE-BOL ! Je râle, je grogne et je te le dis franchement : tout ça me gonfle. Par toutes les jarretières détachées de Mélusine, ça fait un mois, UN MOIS qu'on se trimballe dans ce palais détruit à la recherche d'on ne sait trop quoi qui y serait planqué. Et accessoirement, ça fait le double de temps que je t'ai dans les pattes sans pouvoir faire ce que je veux.
« Tu as accepté notre marché, Léandra, je te le rappelle. » Euh, franchement, je ne sais pas si j'aurais utilisé le mot « accepté » ! Tu étais déjà installée dans mes basques quand tu m'as proposé ta grande quête merveilleuse pour sauver l'humanité alors niveau choix, tu m'excuses j'ai connu mieux hin ! Et par toutes les jambes écartées des catins bellifériennes, ARRÊTE DE M'APPELER COMME ÇA ! Je m'appelle Perle ! PER-LE ! C'est trop compliqué à retenir, cracheuse de flocons ?
Pas de réponse. Seulement un soupir fatigué et mon corps qui continue d'avancer sans que j'ai rien demandé, contournant les blocs de pierres détachés du plafond (très très rassurants, je vous assure, je ne me demande pas du tout si le prochain ne me prendra pas pour une piste d'atterrissage) et les cadavres en décomposition que personne n'est venu chercher. Mais le pire, LE PIRE !, ce sont les meubles ! Commodes, armoires, guéridons, coffres... Tous remplis de merveilleux, d'étoffes, de bijoux et que je ne peux pas ouvrir, pas fouiller !
« Voler est indigne de toi, Léandra. » Ouais, ouais, c'est ça, cause toujours tu m'intéresse ! Ce serait peut-être pas le vol le plus classieux qui soit mais ça éviterait que je me fasse doubler par tous ces machos prétentieux de la Guilde. Je parie qu'ils doivent bien s'amuser là bas, dans la Cour des Miracles avec tout ce qu'ils ont piqué dans les parages ! Et que je te file une émeraude par là, et que je m'extasie devant une rangée de saphirs... je suis sûre qu'ils ont même récupéré les bijoux de Mélusine !
« As-tu fini de proférer des absurdités ? Nous sommes déjà retournées dans la suite de ton ancienne maîtresse et la plupart de ses parures étaient encore présentes, tu les as cachées toi-même pour que nul ne les trouve. Tu sais fort bien que ne demeurent plus là bas que quelques toilettes et jupons éparpillés... » Ne. Me. Parle. Pas. De. Ces. Jupons ! « Voyons, es-tu encore en colère à cause de ces quelques essayages ? Que tu es rancunière... Cette tenue t'allait pourtant fort bien et seyait bien mieux à ton rang que les chiffons dont tu te plais à t'attifer, bien que je reconnaisse qu'ils sont plus aisés à porter. » En colère ? Un peu que je suis en colère oui ! Nom d'un tonneau frelaté, tu m'as habillée avec ces horreurs ! Et me trimbaler dans tout Lorgol avec des mines de petite noble coquette ! Et jusque dans la Cour des Miracles foutredestin ! Sous le nez de ces fils d'ivrognes qui ont déjà beaucoup trop tendance à me considérer comme une petite créature faible et délicate ! « Ma chère, tu es une petite noble ! Coquette, pas encore, mais j'ai bon espoir. » NON ! Non, je ne suis pas noble ! Je ne suis que la bâtarde d'un marin qui s'est envoyé en l'air dans le lit de ma mère un soir ! JUSTE UNE BÂTARDE ! « La bâtarde d'un marquis, dont le domaine compte parmi les plus importants d'Arven. Si tu ne voulais pas avoir à assumer ton rang, il ne fallait pas chercher à connaître ton père. Crois-moi, bientôt tu me remercieras de te préparer à ta vie future. »
... Je ne crois pas non. Courbettes, protocoles et fanfreluches, très peu pour moi ! En encore moins ces effroyables jupes, jupons, corsets et autres détails vestimentaires de torture ! Je préférerai de très loin filer sur la coquille de noix de ma nouvelle tante. Je m'y trouverais surement bien plus à mon aise ! Tiens... Un frisson ! J'avais oublié que tu n'aimes pas beaucoup que je pense à l'océan, Patience ! C'est amusant ça d'ailleurs, il suffit que je pense à toute cette eau... Tellement, tellement d'eau à perte de vue, sans endroit où poser tes grosses pattes griffues... « IL SUFFIT ! » Tellement d'eau avec des gens qui y vivent perpétuellement, sans jamais mettre pied à terre ou presque. Marins, pirates... « Léandra, cesse immédiatement ce petit jeu. Je reconnais qu'il était peut-être un peu tôt pour te confronter au monde en pareille tenue mais je commence tout de même à en avoir assez de ta rébellion perpétuelle depuis lors. Ne me fais pas regretter de t'avoir traitée avec égards. » Va te faire bouffer chez les karshiens. Je continuerai à être insupportable tant que tu t'obstineras dans tes dragonneries. J'ai signé pour te filer un coup de patte avec tes reliques moi, pas autre chose. Et surtout pas pour que tu me déguises à grands coups de tissu ! « ... Ce sera tout ? » Ton ironie ne m'atteint pas, dragonne de mon coeur. Non ce n'est pas tout, je veux que tu me rendes le contrôle le temps d'aller rassurer quelques personnes qui doivent clairement s'inquiéter pour moi et de prendre des nouvelles de Mélusine. « Pour ce qui est de cette dernière, je préférerais que tu t'en tiennes éloignée. Sa compagnie n'est pas des plus sûres ces derniers temps. Tu n'as pas à t'en faire, elle se porte à merveille, bien que ses fameux jupons ne soient plus aussi volages que par le passé. Enfin, c'est d'accord. Si notre entreprise de ce soir est couronnée de succès, je te laisserai libre jusqu'à la fin du mois de novembre, cela te convient-il ? » Mouais. D'accord. « Bien, puisque nous voilà enfin sur la même longueur de pensée, j'aimerais maintenant que tu te taises. Nous approchons du but et j'ai besoin de calme. »
Silence, donc. Pas trop mon genre mais pour deux semaines de liberté... A pouvoir faire ce que je veux, aller où je veux... Sacrebleu, j'en frétille d'avance ! Et je me tais, me contentant du coup d'observer les alentours sans vraiment choisir où se posent mes yeux. D'ailleurs, j'ai tout d'abord du mal à reconnaître l'endroit. Patience craignait tellement un danger, un guet-apens quelconque qu'elle nous a fait explorer le palais en long, large et travers avant d'oser enfin venir ici. Mais de la haute et imposante salle du trône, il n'y a plus rien. Le plafond n'existe plus, nous laissant à ciel ouvert. Les fenêtres ont été détruites, éclatées, laissant de larges entailles dans les murs. Au sol, des pierres, des débris, de la poussière, du verre, des traces de sang. Mais le pire, c'est le vent. Il s'engouffre dans les brèches béantes, souffle entre les colonnes encore intactes en une longue plainte lugubre qui me donne l'impression que ce sont tous ceux qui sont morts ici qui s'expriment. Je ne crois pas aux fantômes mais là, je dois bien avouer que je ne suis guère rassurée.
Mais Patience ne voit rien de tout cela. Elle, c'est la magie qu'elle sent, qu'elle respire. La première étape de la vaste quête qu'elle a choisi d'accomplir. Et je peux presque sentir palpiter ses grandes narines de dragonne palpiter, là-bas, loin du côté de Dragonvale quand elle me murmure « C'est ici... ».